Assises de la Médiation Numérique
Au service des territoires et de leurs habitants - Ajaccio les 19, 20, 21 septembre 2011

Retour d'expérience d'une phase de test de téléformation pour des personnes en situation d'illettrisme dans un Point d'Accès à la Téléformation en milieu rural

Pour la première fois, en 2004-2005, une enquête portant sur la population âgée de 18 à 65 ans a été réalisée en France métropolitaine auprès d’un échantillon de plus de 10 000 personnes. Cette enquête réalisée par l’INSEE montre que 3 100 000 personnes, soit 9% de la population française, bien qu’ayant été scolarisées, rencontrent d’importantes difficultés avec l’écrit.
En 2008, pour la Basse-Normandie, 81 000 personnes rencontrent des difficultés.



Illetrisme et emploi – les chiffres clés

Grâce à l’enquête conduite par l’INSEE en partenariat avec l’Agence Nationale de Lutte Contre l'Illettrisme (ANLCI) on sait que parmi ces 3 100 000 personnes :
- il y a 59% d’hommes et 41% de femmes ;
- 53 % ont plus de 45 ans ;
- 28% des personnes en situation d’illettrisme vivent en zone rurale ;
- 21% dans des villes de moins de 20 000 habitants ;
- 57% des personnes en situation d’illettrisme sont en situation d’emploi, 11% sont au chômage, 10% sont en formation ou en inactivité.

Plus généralement, 8% des personnes qui exercent une activité professionnelle sont confrontées à l’illettrisme.
Cela signifie qu’au-delà de l’enjeu de cohésion sociale incombant aux pouvoirs publics, l’illettrisme est un enjeu de formation professionnelle tout au long de la vie, qui concerne aussi les entreprises. Source 1

« Etre illettré c’est ne pas disposer, après avoir été pourtant scolarisé, des compétences de base (lecture, écriture, calcul) suffisantes pour faire face de manière autonome à des situations courantes de la vie quotidienne : faire une liste de courses, lire une notice de médicament ou une consigne de sécurité, rédiger un chèque, utiliser un appareil, lire le carnet scolaire de son enfant, entrer dans la lecture d’un livre, retirer de l’argent à un distributeur automatique, faire un calcul simple…

… On a beaucoup d’idées reçues sur les personnes en situation d’illettrisme, dans une société où la reconnaissance se fonde trop souvent sur la seule réussite scolaire et sans tenir compte des compétences acquises tout au long de la vie… Sans être nécessairement synonyme d'exclusion, l’illettrisme peut isoler et freiner l’insertion sociale, l’accès à l’emploi et la mobilité professionnelle de ceux qui y sont confrontés. Mais c’est une situation dont on peut sortir…

Agir contre l'illettrisme, c’est permettre à chacun d’acquérir et de réacquérir ce socle fonctionnel, cette base de la base en lecture, en écriture et en calcul, les compétences de base nécessaires aux actes simples de la vie quotidienne, pour être plus autonome dans sa vie familiale, professionnelle et citoyenne. » Source 2


L’expérimentation en EPN P@T rural

En 2009, l’Espace Public d’Isigny-Grandcamp Intercom a été sollicité par la Région Basse Normandie pour accueillir, au cours d’une phase de test de trois mois, des demandeurs d’emploi en situation d’illettrisme. L'EPN est labellisé Point d'Accès à la Téléformation (P@T) depuis 2008 et reçoit régulièrement des personnes qui reprennent un parcours de formation « en ligne ». Les P@T correspondent, depuis 2004, à une politique établie par la Région de rapprocher la formation des individus, en proposant sur le territoire, dans les EPN, un service d'accès à des modules de formation en ligne.

Il pouvait paraître surprenant de proposer à des personnes en difficulté de lecture et d’écriture, ne maîtrisant pas nécessairement l’outil informatique, de suivre une téléformation qui suppose à la base une certaine autonomie. La réussite de cette expérimentation a donc bousculé bon nombre d’aprioris.

Une plateforme de téléformation (E-Doceo) a été mise à disposition par le centre de ressources contre l’illettrisme (ERREFOM, Espace Régional de Ressources sur l’Emploi, la FOrmation et les Métiers en Basse-Normandie) afin de permettre la construction d’un parcours de formation de base pour les demandeurs d’emploi. Ainsi l’Ecole des Parents et des Educateurs du Calvados (EPE), atelier de formation de base, qui d’habitude travaille en présentiel, a sélectionné trois personnes pour venir à l’Espace Public Numérique d’Isigny-sur-Mer et se téléformer au sein de l'EPN/P@T aux savoirs de base aux travers d’exercices pratiques interactifs.Ces personnes ont suivi leur téléformation aux mêmes horaires que d’autres télé-apprenants. Elles se sont donc mêlées au public habituel de l’EPN. Chacune d’elle était avertie qu’elle participait à une expérimentation et avait intégré les pratiques de base d’un ordinateur, notamment se connecter à l’Internet, confirmer un choix, etc.

Il n’y a pas eu besoin d’une organisation particulière pour l’accueil spécifique de ces trois personnes : elles avaient accès aux ordinateurs déjà allumés et prêt à fonctionner. Il a suffi, comme pour tous les autres télé-apprenants, de leur montrer le fonctionnement et la méthode de la plateforme utilisée.

Facilitation des communications avec le formateur

Au cours de cette phase de test, il s’est avéré que l’animatrice du P@T est sortie de son rôle censé être « uniquement » technique… Le formateur à distance n’était pas nécessairement disponible pour répondre immédiatement aux interrogations et aux diverses remarques et attentes. Il fallait donc aider à la rédaction des courriels. En effet, certains exercices, bien que correctement réalisés, donnaient à l’apprenant une « mauvaise note ». La consigne alors était de le signaler au formateur. Mais quand on a des difficultés à s’exprimer (oralement ou/et par écrit), il est effectivement délicat de faire un retour sur ce qui n’a pas fonctionné quand le tuteur n’est pas présent (même à distance).
De ce fait, l’animatrice du P@T est sortie de son rôle de soutien purement technique. Au départ, dans chaque retour (courriel ou téléphonique), il a fallu aider l’apprenant à préciser de quel exercice il s’agissait, pour quelle question, etc. Il était nécessaire de faire en sorte qu’il imagine son tuteur lisant le mail et appréhender si ce dernier serait en capacité de comprendre le contenu du message, de quel sujet il s’agissait et à quel niveau de l’exercice le problème s’était posé…

Par ailleurs, on a pu constater une forte entraide entre les personnes présentes au P@T, qu’elles soient partie prenante de l’expérimentation ou « télé-apprenant standard ».
Au cours de l’expérimentation, les personnes sont devenues autonomes, et connaissant les problèmes liés à la plateforme, ne s’arrêtaient plus systématiquement à chacun des bugs rencontrés. Elles continuaient leur téléformation en dépit de l’annonce des « faux résultats » et des dysfonctionnements techniques des ressources.

Les premiers constats de cette expérimentation, selon Marie-José LEFEBVRE, responsable du Centre de Ressources Illettrisme en Basse-Normandie – ERREFOM Point virgule n°41, juin 2009

- Les stagiaires ne rencontrent pas de problèmes liés à la mise à distance. Au contraire, on constate un renforcement du lien pédagogique avec le formateur.
- On constate un développement inattendu de prise d’autonomie des stagiaires (recherche d’emploi sur site internet Pôle emploi, travail à domicile) et surtout une prise en main de leur apprentissage.
- Le partenariat avec le réseau des P@T est très enrichissant même s’il reste à définir précisément le rôle de chacun.

Du point de vue de l’animatrice du P@T, ces personnes ont été satisfaites de l’expérience. Deux d’entre elles sont d’ailleurs revenues à plusieurs reprises les années suivantes de façon autonome en accès libre à l’EPN. Elles semblaient « naviguer » avec confiance sans avoir besoin de l’aide de l’animateur.

La proximité des services sociaux par rapport à l’Espace Public Numérique (EPN)

L’EPN P@T d’Isigny-sur-Mer fait partie des prestations proposés par l’intercommunalité et de ce fait, partage les mêmes locaux que d’autres services à la population. Ainsi, l’animatrice du Point Info 14 (Maison des Services Publics) échange fréquemment avec l’animatrice de l’Espace Publique Numérique sur les personnes en difficultés, notamment celles qui pourraient être intéressées par la téléformation ou les différents ateliers TIC. Il y a également des échanges entre les différents acteurs sociaux qui effectuent des permanences dans les mêmes locaux (Cap Formation, Association Intermédiaire du Bessin -AIB, Mission locale pour les jeunes, etc.). Cette proximité et ces échanges améliorent sensiblement l’aide apportée aux citoyens en leur proposant des services auxquels ils ne pensaient pas nécessairement avoir accès.

La téléformation au sein de nos lieux de travail

Depuis 2009, certains salariés de notre intercommunalité rurale ont suivi une série d’ateliers d’initiation à l’informatique et à l’Internet (niveau débutant). Au cours de ces ateliers, l’animatrice a constaté que certains d’entre eux éprouvaient des difficultés dans l’expression écrite. Forte de l’expérience menée précédemment avec l’EPE, elle a proposé à ses collègues de suivre une téléformation aux ateliers de base plus spécifiquement tournée vers le français. Devis accepté par la direction, la téléformation a pu débuter pour 35 h par personne avec l’organisme de formation Trajectio. Les séances de téléformation se sont inscrites pendant le temps de travail sur une période trois mois à raison de 2 séances hebdomadaires d’une durée de 2 à 3 heures.

Le constat final des deux salariés de l’intercommunalité sur leur téléformation en français est globalement positif : plus d’aisance à rédiger et mettre en forme une lettre ou un mémo, les idées s’ordonnent plus facilement. Cependant, les exercices étaient un peu trop répétitifs ; ainsi les deux salariés ont préféré travailler à la fin de leur formation sur le site http://www.francaisfacile.com/, "il y avait plus de couleurs, les exercices étaient plus plaisants et plus animés".

Ces deux collègues sont des techniciens qui ont l’habitude de travailler en extérieur et le fait de se trouver confiner trop longtemps derrière un bureau n’est pas aisé pour eux. Pour s’adapter à leur profil, il faudrait reconsidérer l’offre de formation sur des temps peut être un peu plus courts comme une matinée ou une après-midi par semaine sur 6 à 7 semaines (20 h de téléformation / an) au maximum. Ces deux techniciens ont apprécié de travailler en téléformation de leur lieu de travail et seraient partants pour reconduire cette expérience éventuellement sur d’autres thèmes. Ils le conseilleraient à des amis ou des collègues.

Le fossé numérique n’est pas le seul à devoir être considéré. Il englobe au préalable d’autres notions plus personnelles et sociales. Pour participer à cette ère du tout numérique progressivement mise en place, encore faut-il maîtriser (ou en tout cas avoir quelques connaissances) de l’écriture, du savoir lire et du savoir écrire.

Quand Yvon NOEL –Directeur du Développement Numérique du Territoire, Région Basse-Normandie–, dans le contexte de la réduction de la fracture numérique, indique, « La confiance s’améliore, l’Ecran vaut l’Ecrit »,
Xavier DORDORE suggère : « L’écrit est indispensable au maniement de l’écran. Ceux qui savent lire seront les maîtres de l’écran, ils en comprendront toutes les subtilités, anticiperont les fonctionnalités, iront bien au-delà de l’outil… ceux qui ont des difficultés avec l’écriture et l’écrit, n’iront pas plus loin que le bout de leurs applications. L’écart entre ces deux populations ne cessera de grandir créant une nouvelle forme d’asservissement au lieu de la libération promise. Forcer les programmes éducatifs de lecture aujourd’hui pour que tous les jeunes sachent réellement lire est une nécessité absolue à l’époque du numérique. En France comme ailleurs. C’est essentiel. Et les gouvernements qui pousseront à l’écrit et à l’écriture créeront les conditions d’un développement intellectuel supérieur. »

Webographie

Source 1 : ANLCI Info n° 13, Journal trimestriel de l’Agence Nationale de Lutte contre l’Illettrisme, Août – Septembre – Octobre 2009, http://www.anlci.gouv.fr/fileadmin/Medias/PDF/ANLCI_INFOS/Journal_ANLCI_infos_N_13.pdf

Source 2 : ANLCI, En finir avec les idées reçues http://www.anlci.gouv.fr/index.php?id=ideesrecues

L’Ecran vaut l’Ecrit : Yvon NOEL - Directeur du Développement numérique du territoire au Conseil régional de Basse-Normandie, powerpoint – 30 novembre 2004 - Le rôle des infrastructures numériques dans le succès des projets de télétravail

L’écrit est indispensable au maniement de l’écran : Xavier DORDORE - Délégué général du Syndicat de la Presse Magazine, Directeur d’AudiPresse, http://www.blog-coana.fr/files/XavierDordor2011.pdf

Patricia DORNES